Publié le 1 mai, 2010 à 15:00 par Denis Blondin
Il ne faut pas reconstruire Haïti
Dans sa chronique du Devoir des 24-25 avril 2010, Gilles Courtemanche pose la question : Faut-il reconstruire Haïti? Sa réponse, c’est qu’il ne faudrait pas reconstruire le pays dysfonctionnel d’avant le séisme mais d’abord investir dans l’éducation, en en faisant si nécessaire une condition imposée par les bailleurs de fonds.
Pour une rare fois, je ne suis pas du tout d’accord avec lui. D’abord, de qui est-il question dans cette question? De Nous : faut-il que Nous reconstruisions Haïti? Il n’en peut être autrement lorsque les choix à faire sont ceux des « bailleurs de fonds ». Sur ce point crucial, je pense que nous sommes enfoncés jusqu’au cou dans l’erreur et l’illusion. L’illusion que nous, avec notre argent et notre culture supérieure, pourrions, si nous le voulions, faire les bons choix et reconstruire un pays viable qui serait mis à la disposition des Haïtiens.
Où, dans le monde ou dans l’histoire, avons-nous vu un pays être construit ou reconstruit par d’autres que ses habitants? Un pays, ce n’est pas un territoire et des bâtiments. Ce n’est pas non plus une collection de lois qui règlent le fonctionnement des institutions politiques ou économiques. C’est un peuple et la culture qu’il s’est donnée. Penser que nous pourrions reconstruire Haïti, c’est exactement le genre de rêve fou du docteur Frankenstein qui voulait insuffler la vie à une créature obtenue en recousant des parties de corps humains. Et pourtant, dans ce cas, le concepteur pouvait à tout le moins mener son projet farfelu avec la cohérence normale qu’un individu peut fournir, ce qui n’est absolument pas le cas avec les projets farfelus menés par « l’aide internationale » ou « les bailleurs de fonds ».
Les tremblements de terre ne détruisent pas les pays.
Après la dernière guerre mondiale, l’Allemagne et le Japon, bien plus détruits qu’Haïti par les bombardements, ont bénéficié de plans de financement extérieurs de la part des « bailleurs de fonds » pour faciliter leur reconstruction matérielle mais ils n’ont jamais eu besoin d’être reconstruits en tant que pays, pour la bonne raison que le bombes n’avaient pu détruire que du matériel. Pas la culture ou les institutions. Les Haïtiens ne sont pas moins intelligents que les Allemands ou les Japonais, même si leurs institutions avaient déjà été sabotées bien avant qu’un séisme ne détruise en plus une partie de leurs infrastructures matérielles.
Avant de discuter des choix que Nous pourrions faire pour l’avenir d’Haïti, il faudrait d’abord se demander pourquoi ce pays a pu être désorganisé à ce point, bien avant le séisme du 12 janvier. Cette question demanderait de longs développements, tant notre compréhension générale du sous-développement est viciée par les manipulations et la propagande menées par les vrais maîtres du monde qui tentent de nous faire croire que la pauvreté découle de la surpopulation, du climat ou des catastrophes naturelles, de la culture ou des institutions locales, mais jamais des règles qu’ils ont eux-mêmes imposées dans le jeu des échanges économiques et politiques internationaux.
Depuis qu’ils ont été systématisés aux xviiie et xixe siècles, les rapports internationaux de domination créent de la pauvreté dans certaines zones de la planète, en même temps et pour les mêmes raisons qu’ils accumulent la richesse dans d’autres zones. C’était le cas dans les empires coloniaux et c’est toujours le cas de nos jours, même si la géographie de la richesse s’est un peu complexifiée, mais à partir du milieu du xxe siècle, les choses se sont drôlement aggravées. C’est que les colonies, jusqu’alors gérées par un seul maître à la fois, pouvaient être exploitées à volonté mais elles n’avaient pas à supporter les conséquences désastreuses du régime d’incohérence qui a été établi au moment où elles sont devenus « indépendantes » sur papier mais en réalité soumises à la prédation de n’importe quelle grande puissance politique ou économique. Comme un grand nombre de pays d’Afrique ou d’ailleurs, Haïti a sombré dans les affres d’un nouveau type de sous-développement, issu principalement de l’incohérence des décisions imposées par des maîtres qui s’ignorent les uns les autres : les Grandes Puissances, les multinationales, les organisations internationales, les dizaines de milliers d’ONG[1], les réseaux mafieux, le Pape, etc., et bien sûr aussi les mafias locales et la plupart des gouvernements locaux.
La vraie question
La véritable question qu’il faudrait poser est la suivante : croyons-Nous que, si Nous leur en laissions la chance, les Haïtiens auraient l’intelligence requise pour organiser une société viable et prendre en charge leurs besoins matériels ou autres?
Du bout des lèvres, tout le monde répondrait « oui » mais les « mais » suivraient rapidement : pas tout de suite, pas sans support, pas sans le concours de la diaspora, etc. Bref, peut-être des Haïtiens le pourraient-ils mais il faudrait d’abord que, d’une façon ou d’une autre, quelqu’un leur apporte un quelconque ingrédient magique tel que « l’éducation ».
Et pourtant, dans l’histoire de l’humanité, la grande majorité des pays ont été créés par des humains sans « éducation », au sens où nous l’entendons de nos jours…
En observant de loin la mise en œuvre des secours dépêchés en Haïti en janvier dernier, il m’a semblé clair que pour la quasi totalité des intervenants et commentateurs, « les Haïtiens » étaient des corps souffrants ou indemnes, affamés ou pas, et aussi des êtres dotés d’émotions humaines mais jamais des personnes douées de compétences qui auraient pu être mises à profit dans l’organisation des secours. Ainsi, plus de deux semaines après le séisme, le maire de Port-au-Prince confiait à un journaliste de La Presse qu’il devait s’en remettre à la gentillesse de tel ou tel employé de l’ONU pour pouvoir utiliser un moment un ordinateur ou faire quelques appels téléphoniques. On avait transporté sur place des dizaines de milliers de secouristes et des tonnes d’équipements mais personne, semble-t-il, n’avait cru utile de fournir des équipements de base à un leader élu pour qu’il puisse mettre ses compétences à profit.
Plus récemment, quand les « bailleurs de fonds » ont annoncé le total de leurs investissements à venir (plus de dix milliards de dollars), la même logique prévalait, même si on a pu demander la signature du Président ou du Premier ministre sur un quelconque document d’acceptation. Tout le problème d’Haïti est là, dans son statut de bénéficiaire n’ayant pas un mot à dire dans les décisions qui le concernent. En attendant, l’avenir qui lui est préparé est à peu de choses près celui du plus grand camp de réfugiés sur la planète – des réfugiés dans leur propre pays.
Les Haïtiens, comme tous les autres peuples de la planète, possèdent de façon innée les compétences nécessaires pour créer des cultures, façonner des institutions et prendre en charge leurs propres besoins – c’est là un simple constat factuel. Ils l’ont fait aussi longtemps qu’ils n’en ont pas été empêchés. Ils n’ont besoin que de liberté, de responsabilité réelle et d’une dignité reconnue mais si on les prive de ces trois ingrédients essentiels pour les réduire à l’état de dépendance, leurs compétences sont momentanément réduites ou anéanties. Si Nous souhaitions vraiment qu’ils puissent prendre leur destin en main, Nous ferions en sorte de reconnaître et de respecter cette dignité, cette liberté et cette responsabilité. Nous cesserions de tout leur imposer, en prétendant assumer nous-mêmes, par pure grandeur d’âme, la responsabilité de leur bien-être ou de leur simple survie.
Nous pourrions faire preuve de solidarité en cas de coup dur, comme nous le faisons lorsqu’une tempête de verglas désorganise temporairement nos services, mais nous n’en profiterions pas pour remettre en place des régimes de dépendance et de déresponsabilisation qui sont ultimement fondés sur la croyance inavouée en l’inaptitude des assistés.
Denis Blondin
Anthropologue
[1] Seulement en Haïti, leur nombre est évalué entre 10,000 et 15,000 mais personne n’en connaît le nombre exact. Dès lors, comment penser que leurs interventions puissent être coordonnées à l’intérieur d’un plan global de développement?
Mots clés: éducation • Haïti • tremblement de terre
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Excellent billet! Et j’en profiterais pour dire que, sans l’intervention de Washington, Haïti serait peut-être aujourd’hui, socialiste. Et là, le peuple lui-même, gérerait, sans que les États voisins ne s’en mêlent, et cela nous le savons, à leur profit!
[...] This post was mentioned on Twitter by politicoblogue, Jean Bélanger. Jean Bélanger said: Politicoblogue » Il ne faut pas reconstruire Haïti: http://bit.ly/cJ7t8f via @addthis [...]
N’importe quoi, déjà dans les comparaisons avec l’Allemagne et le Japon.
Est-ce que des pays à l’époque avait un intérêt que l’Allemagne et le Japon ne se développent pas ? Non ! Est-ce que des pays auraient intérêts que Haïti ne se développe pas ? Cela se peut bien.
Est-ce que Haïti a une importance géopolitique majeur et une influence importante sur la région des caraïbes ? Non !
Est-ce que le niveau de corruption était élevé en Allemagne et au Japon ? Non !
Etc. La liste peut être très longue.
Aucun rapport avec l’intelligence des Haïtiens. Mais leur filer un chèque en blanc en pensant qu’ils pourraient d’eux-mêmes s’en sortir … quand on sait que certaines personnes font tout ce qui est en leur pouvoir pour que justement ils ne s’en sortent pas… faut avoir du fromage dans la tête et ne pas tenir compte des 100 dernières années de l’histoire d’Haïti.
ben justement …. tout le problème réside dans cette phrase.
Je ne suis pas d’accord avec vous monsieur Dujardin. Haïti, dès son indépendance, a joué un grand rôle sur les caraïbes, où dans le fond, pour la première fois, les noirs sortaient de l’esclavage et voyaient une possibilité de s’émanciper. Les États-Unis ont eu peur pour leurs «noirs». Ailleurs aussi, dans les colonies espagnoles par exemple, en Amérique latine, on avait peur que l’autochtone en prenne exemple, etc..
Ensuite, après la deuxième guerre mondiale, contrairement à ce que vous dites, la corruption s’est installée, et en Allemagne, et au Japon. L’Allemagne a connu la conception du réseau «Ghelen» (des SS que la CIA a recrutés pour faire faire son sale boulot contre les rouges), orchestré dans le fond, par la CIA, donc par le Pentagone. Washington a installé ses valets, etc.. Pareil au Japon, l’île fut pratiquement détruite de bombardements, et ce sont des fonds de Washington qui sont venus à la rescousse, ou plutôt, envahir l’île pour imposer leur façon de faire, puisque la main des bourgeois suivait le don.
Non, il ne s’agit pas de leur laisser un chèque en blanc, je suis d’accord là-dessus. Ce qui leur aurait fallu, c’est justement que certains acteurs ne touchent pas à Haïti. Comme par exemple dans les années 90, le Canada, la France et les États-Unis y ont mené un Coup d’État, puis ont installé au pouvoir, «La tortue», qui est aujourd’hui remplacé par René Préval. Lorsque Aristide fut enlevé, puis conduit à Washington, lui qui parlait ouvertement de socialisme avant, en est revenu pro-capitalisme comme jamais. De fait, il s’était fait tordre le bras et c’était la condition pour qu’il puisse retourner à Haïti en tant que leader. Il a été chassé ensuite, puis remplacé comme je le dis plus haut, par de plus dociles valets!
désolé, mais que serait l’intérêt pour washington d’avoir dans son girond un pays gangrénés par la corruption ou personne ne produit rien? Un pays ou l’on ne peut bâtir une unsine. Je ne vois pas l’intérêt pour les américains d’avoir un pays qui nécessite autant de support.
Le pétrole ?
le pétrole?
http://www.google.ca/search?num=100&q=petrole+haiti
Monsieur Dujardin
Faire une comparaison ou un rapprochement entre deux choses implique qu’il y a entre elles au moins une similitude et une différence. Entre Haïti et les pays bombardés à la dernière guerre, la similitude que je souligne tient à la destruction des infrastructures matérielles et j’ai précisé aussi une différence importante, soit le fait que les institutions haïtiennes étaient déjà désorganisées bien avant le séisme.
Vous prétendez que ma comparaison ne tiendrait pas parce que je n’ai pas énuméré toutes les différences existantes. Avec des raisonnements de ce genre, aucune comparaison ne peut être faite sur aucune réalité. Vous me permettrez de m’interroger sur le type de substance qui irrigue votre propre cervelle.
Denis Blondin
Oui, il y a du pétrole dans les environs, autour de Cuba aussi. Etc.. Mais là n’est pas la question.
Il n’y a rien à Haïti, qui attire plus les états-uniens, que ce qui les dérange plutôt. À Haïti, on parlait de socialisme avoué sous Aristide. Cuba, et d’autres pays de même allégeance, entraient littéralement en contact, et commençaient à prévoir une coopération rapprochée. D’ailleurs, Cuba y a des médecins depuis plus de 11 ans, une entente conclue vers cette époque…
Comme en Jamaïque, ou en République dominicaine, ou dans tout autre endroit où le socialisme prévalait, Washington est intervenue, non pas pour obtenir strictement les ressources premières, mais pour éviter que le socialisme ne prenne pied. Car si plusieurs pays allaient de l’avant en ce sens, ils pourraient hypothétiquement créer une économie alternative au capitalisme. Et cela, Washington ne l’acceptera jamais. Car comme pour le capitalisme, le socialisme est impossible en un seul pays. C’est d’ailleurs, ce qui explique l’isolement de Cuba, isolement qui prend désormais du recul, avec l’Équateur de Correa, avec le Venezuela de Chavez, avec la Bolivie de Morales, avec le Nicaragua d’Ortega, avec El Salvador, etc..
Les États-Unis d’Amérique n’ont pas été massacré, impunément, 4 millions de vietnamiens pour leur voler du riz t’sé!
médecins? tu veux parler de ces médecins à qui l’on confisque leur passeport une fois dans le pays d’acceuil?
Non Normand, des médecins qui font leur part pour les Haïtiens, depuis bien plus longtemps que les paravents de la CIA ne le font à Haïti, hypocritement! Cuba n’a pas fait de Coup d’État à Haïti…, votre amie Washington, OUI.
Néanmoins les propos désobligeants de Normand, Cuba se porte mieux que tous les pays de son calibre, ayant suivi le chemin du capitalisme.
Et j’en profite pour dire que, les seuls qui vivent au-dessus de leurs moyens, sont les bourgeois, puisque leurs moyens, c’est notre force de travail!
Ils vivent donc, au-dessus de nos moyens!
donc je présumes que tu es pour que l’on retienne en otage ces gens??? mais je vois que tu fais tout pour ne pas répondre à cette question.
Franchement Normand, quel beau procès d’intention vous me faites ici! Pauvre de vous, si j’en ai l’occasion, je ne laisse aucun commentaire à mon endroit, vide de réponse!
Ainsi, je vous réponds franchement. Je nationaliserais tous les moyens de production, sans prendre personne en otage.
Et essayez-donc, la prochaine fois, de ne pas répondre à ma place, voulez-vous?
Hier mon cher Normand, il y avait un excellent documentaire sur les crimes de la CIA, et sur leur territoire à l’encontre de leurs propres concitoyens, et à l’étranger, où ils sont responsables de dizaines de milliers de morts, quand ce n’est pas de millions! Vos amis sont connus partout dans le monde Normand!
Alors condamne le régime cubain, pour ne pas laisser la liberté à ces gens. Mais dis-moi Sylvain, si ces médecins sont si fier de leur action, pourquoi l’État cubain sent le besoin de faire confisquer leur passeport?
Le sujet de cet article ne concerne pas Cuba. Veuillez en rester aux idées discutées dans l’article et les extensions proposées par l’auteur. Les commentaires dérivants les sujets seront systématiquement retirés.