Publié le 13 mars, 2010 à 12:00 par Denis Blondin

Le débat sur le niqab et les contradictions des féministes Commentaires inspirés par le texte de Josée Legault: L’arbre qui cache la forêt

Source: worldsikhnews.com

La dernière affaire du niqab a de nouveau soulevé les passions. Un tel climat de réactions fortement émotionnelles n’est pas très propice à la réflexion et à l’analyse. J’en tiens pour preuve la dernière chronique de Josée Legault, publiée dans le Voir (Québec, 10-17 mars) et sur son blogue, sous le titre L’arbre qui cache la forêt.

Malgré ses brillantes compétences d’analyste, madame Legault n’échappe pas aux contradictions de fond qui minent tout le débat social de fond. Dans ce texte, elle prétend avancer dans l’analyse du problème en allant plus loin que la réaction épidermique aux divers tissus provoquants (burqa, niqab, hijab) et en ciblant tout le spectre du « religieux », c’est-à-dire non seulement l’existence des institutions religieuses mais jusqu’à l’expression même des croyances, en évoquant « la simple nécessité pour une démocratie de laisser les croyances au domaine privé ». On la suivra sans réserves sur la nécessité pour l’État de cesser de financer les pratiques religieuses des minorités et leur enseignement mais cette volonté d’éliminer ou de contrôler l’expression des idées ou des identités quand elles heurtent les convictions de la majorité vient heurter de plein front cette démocratie qui est invoquée pour justifier la censure. Depuis quand une démocratie peut-elle exister quand les idées et les opinions de certains citoyens sont interdites d’expression et confinées au secret du « privé »? Je pense que, sur ce terrain, nous nageons en pleine contradiction. Et ce n’est pas la seule.

Un peu plus loin, madame Legault clarifie un peu ses propos en affirmant que « le beau principe de l’égalité homme-femme prend le bord lorsque la religion parle », ce qui revient à ramener tout l’univers des croyances en le répartissant en deux camps : d’un côté, « la religion », quelle qu’elle soit, et de l’autre, les croyances du féminisme. En pratique, c’est tout l’univers du religieux qui se trouve réduit à une idéologie unique et fondée sur l’anti-féminisme, comme si toutes les religions étaient à l’image de l’Islam et du Christianisme et comme si cette composante anti-féministe épuisait tout l’univers du religieux ou de la croyance. Je pense que jamais une telle croisade n’aurait été entreprise pour l’éradication des « religions » si le Québec avait accueilli uniquement des immigrants bouddhistes au lieu des immigrants musulmans.

Alimenter, sur la place publique, un débat entre les valeurs féministes dominantes et celles d’une partie des immigrants et d’une partie de la société d’accueil (les « fondamentalistes » chrétiens), ce serait en soi une très bonne chose si cela ne se faisait pas de façon aussi hypocrite, comme ce fut le cas en France, en prétendant promouvoir des lois justes pour tout le monde par l’interdiction de la croix chrétienne autant que la kippa judaïque et le hijab islamique dans les écoles. Les Suisses ont été moins subtils mais aussi  moins hypocrites en interdisant la construction des mosquées. Sur le fond de la question, ce n’est pas alimenter un débat que de faire taire les adversaires, surtout quand l’enjeu central du débat, l’égalité homme-femme, est déplacé vers une sorte de fantasme abstrait désigné comme « la religion ».

Il est un autre aspect de ce débat larvé où les porte-parole du féminisme nagent en pleine contradiction. C’est le refus de considérer les femmes qui affichent leurs propres valeurs par divers symboles associés à l’Islam comme de véritables personnes, capables de penser, de choisir et de s’exprimer. Cela ressort clairement du texte de madame Legault, où elle parle de « l’exigence de “modestie” et de “pudeur” imposée aux filles et aux femmes », et c’est aussi une position généralisée chez les détracteurs du voile ou du niqab. Les femmes qui affichent ainsi leurs convictions sont toujours définies et présentées comme des objets servant à répéter les idées que de pervers hommes fondamentalistes leur mettent de force dans la bouche. Comment peut-on prétendre défendre des principes d’égalité entre hommes et femmes quand la qualité même de personnes est niée chez une partie des femmes, tout en étant reconnue pour leurs pères, leurs maris ou leurs Imam?

Si, à court terme, c’est de l’interdiction de la burqa et du niqab dans l’espace public qui est l’objectif, il serait très simple de mettre en application nos lois qui interdisent de circuler masqué, sans avoir à invoquer de tortueuses notions de « croyances » ou de « religions ». D’ailleurs, la burqa et le niqab ne sont pas plus des symboles religieux que la jupe longue ne l’était lorsque nos curés prêchaient pour interdire la mini.

Denis Blondin

A Propos de l'Auteur

Denis Blondin à publié 6 articles sur ce site.

Denis Blondin est anthropologue. Il a mené des recherches sur le racisme, sur les petites sociétés d'Amérique latine ou du Québec et sur la mondialisation. Il a notamment publié: La mort de l'argent. Essai d'anthropologie naïve (2003), Les deux espèces humaines. Autopsie du racisme ordinaire (1994), L'apprentissage du racisme dans les manuels scolaires (1990).



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Commentaires (14)

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  1. Loup dit :

    Excellent article, intelligent, lucide.
    Les gens comme Josée Legault ne se rendent pas compte que l’athéïsme aussi est une croyance – et à la limite, le féminisme aussi – croyances qui, comme toutes les croyances, peuvent confiner à un fondamentalisme intolérant dont les gens comme Josée Legault cherchent à imposer aveuglément les diktats.

    En société il faut respecter les croyances en faisant peuve de sens commun dans nos rapports les uns avec les autres.

    Mais les militants laïques, athées, féministes ne semblent pas parvenir à « capter » intellectuellement que leurs croyances en sont. Ils vivent dans une illusion perceptuelle dont ils semblent incapables de prendre conscience, l’illusion de croire que leur vision du monde est la seule, unique et universelle …
    À partir du moment où ces croyants qui s’ignorent prendront conscience qu’ils sont des croyants au même titre que les autres, les choses pourront peut-être commencer à se « tasser ». Mais pas avant.
    Il faut que ces militants apprennent, simplement, à penser.

    • Serge Gagnon dit :

      J’ai l’impression, en lisant votre commentaire, que vous dites qu’à partir du moment où l’on milite en fonction d’une croyance, nous devenons complètement aveuglés par notre vision « égocentrique » et déformée de la ( ? Réalité ? ) par un manque de raisonnement par rapport aux fondements de ces croyances.

      Ai-je tort ?

      • Loup dit :

        Je parlais surtout de l’incapacité de reconnaître, d’abord, que notre croyance en est une…

        Ce qui ne résout pas la question. À partir du moment où je réalise que ma croyance en est une, je peux vouloir toujours l’imposer à tout le monde. On en est même pas là avec des « penseurs » comme la journaliste citée dans l’article. On se trouve, avec elle, en présence d’une personne apparemment *incapable de concevoir* que son laïcisme, ou son athéïsme, ou son féminisme – *est* ou *sont* des croyances. Elle n’est pas la seule. Le travers est très répandu.

        Aucun « isme » ne résoudra jamais quoi que ce soit. Les lois de la vie sont infiniment plus complexes que celles qui régissent les argumentaires idéologiques. Aucune idéologie n’arrive à la cheville de la complexité de la vie et de la psyché humaine, aucune ne peut embrasser la totalité du réel, et quand elles s’entêtent à le faire, elles introduisent toujours un surplus de souffrance dans le monde. En a-t-on besoin?

        C’est pourquoi j’adhère à l’approche, pleine de sens commun, proposées par Denis Blondin:

        « Si, à court terme, c’est de l’interdiction de la burqa et du niqab dans l’espace public qui est l’objectif, il serait très simple de mettre en application nos lois qui interdisent de circuler masqué, sans avoir à invoquer de tortueuses notions de «croyances» ou de «religions». … la burqa et le niqab ne sont pas plus des symboles religieux que la jupe longue ne l’était lorsque nos curés prêchaient pour interdire la mini. »

        En passant, il y aurait beaucoup à dire sur l’imposition de la mini-jupe ou du string par les ayatollahs ou les grands-prêtres du marketing ou de la publicité. Qui, dans nos sociétés, peut prétendre être « totalement libre » face aux modes et aux campagnes sophistiquées de marketing? Ceux et celles qui se croient « libres » et « indépendants » dans un contexte aussi émotivement « bourré » se racontent des histoires. Des histoires du genre: « Mes croyances n’en sont pas… »

        Aussi d’accord avec Blondin ici:

        « Il est un autre aspect de ce débat larvé … le refus de considérer les femmes qui affichent leurs propres valeurs par divers symboles associés à l’Islam comme de véritables personnes, capables de penser, de choisir et de s’exprimer. »

        Je suis d’accord. Je l’ai vécu. Tout le monde ne comprend pas ça. C’est la raison pour laquelle il faut faire appel à des solutions pragmatiques. On ne peut pas attendre que tout le monde comprenne qu’on puisse faire librement des choix de conscience qui transcendent le « fatum » « culturel ». Une liberté qu’on impose n’en est évidemment pas une …

  2. Serge Gagnon dit :

    Monsieur Blondin,

    Quand vous dites

    Il est un autre aspect de ce débat larvé où les porte-parole du féminisme nagent en pleine contradiction. C’est le refus de considérer les femmes qui affichent leurs propres valeurs par divers symboles associés à l’Islam comme de véritables personnes, capables de penser, de choisir et de s’exprimer.

    et que l’on prend en considération l’origine de ce porté vestimentaire, soit une bonne partie des « États religieux », et les idéologies dominantes de ces pays afin de donner un peu de contexte à cette « histoire », je ne peux m’empêcher de faire un rapprochement avec la théorie de « l’électeur rationnel ». C’est une théorie qui veut expliquer les comportements des électeurs et qui dit, brièvement, que les électeurs font des choix en fonctions des gains (ce que les tenants de cette théorie[1] appellent l’individualisme méthodologique). Cette théorie comporte plusieurs faiblesses en grande partie parce qu’on suppose tout au long que l’électeur est rationnel et qu’il fait ses choix principalement en fonction de sa capacité de raisonnement. On a particulièrement démontré par la suite que les émotions influencent de beaucoup le choix des électeurs.

    Cela m’amène au point où vous dites que ces femmes affichent leur conviction. Les femmes, ainsi que les hommes, affichent les convictions culturelles qui les ont façonnées dès leur plus bas âge. Vous imaginez très bien j’en suis sûr si une femme afghane qui n’aime pas porter la burqa tente d’afficher ses convictions?

    Maintenant, juger si cela est bien ou mal, je ne saurais le dire, car je pense que mon manque de connaissance risquerait fortement de colorer mes propos d’ethnocentrisme.

    [1] DOWNS, A. (1957), An economic theory of democracy, New York, Harper and Row

  3. Normand dit :

    il y a des fanatiques dans tout les courants de pensé. Les athés ont aussi leurs fanatiques, promenez-vous sur quelques sites pour le constater. de même que les féministes, les libertariens et tiens plus proche de nous sur ce blogue, les communistes. loll

    • Sylvain Guillemette dit :

      Cher Normand, je ne crois en rien d’autre, que ce que je peux observer, et constater. L’athéisme, est une absence de croyance.

      Le socialisme, lui, est une ébauche théorique, que l’on doit pratiquer avant de juger. Je ne le juge point en ce sens, où, le capitalisme, lui, est pratiqué, donc critiquable.

      Le communisme est un désir absolu, une finalité du socialisme, aussi sous théorie. Il n’a jamais été implanté, et je ne crois pas aveuglément qu’il soit possible, contrairement à vos croyances aveugles en le capitalisme, malgré ses échecs observables et observés divers.

      L’athée tente de repousser les bornes de l’ignorance, manifestée par, entre autre, des dogmes et des croyances obstinément non-observées, non-observables.

      Autrement dit, il faut croire, pour voir ce que l’on ne peut pas voir. Ce que ne défend pas le matérialiste que je suis.

      • Loup dit :

        En tout respect:

        L’athéïsme est une croyance. L’athée croit que Dieu n’existe pas: en logique, c’est l’affirmation d’une croyance. Re: les tables de vérité. Le croyant athée ne peut pas plus démontrer une « inexistence de Dieu » que le croyant théïste (avec ou sans l’expérience mystique) ne peut vraiment « démontrer » « l’existence de Dieu ».

        En passant, le mot « Dieu » est synonyme de « Hasard » à au moins deux titres: les voies des deux sont impénétrables et imprévisibles.

        Le communisme n’a jamais été implanté. Mais la société égalitaire sans État (communiste) a existé (elle prévalait dans l’Amérique, Nord du Rio Grande, quand les Européens ont débarqué): minutieusement décrite par l’anthropologue américain Lewis Morgan, et l’anthropologue plus théorique Friedrich Engels dans *L’Origine de la Famille, de la Propriété Privée et de l’État*, un classique à lire (gratis sur internet), nonobstant toute « (in)croyance ».
        http://classiques.uqac.ca/classiques/Engels_friedrich/engels_friedrich.html

        Important aussi de se demander pourquoi la propagande anti-soviétique a toujours porté sur une chose inexistante: les « pays communistes ». Il y avait un *État* soviétique (totalitaire) et l’URSS était l’Union des Républiques *Socialistes* Soviétiques.

        Friedrich Engels mentionne dans *L’Anti-Duhring* que, tout comme Karl Marx, il professe que *la matière est infinie et indestructible*. Ces deux qualités sont des attibuts métaphysiques et divins: « infini » signifie « sans forme ». « Indestructible » est une redondance, en ce qu’on ne peut détruire ce qui n’a pas de forme. La « matière » dont parle le « matérialiste » Engels (tout comme Marx), est l’équivalent de la *materia prima*. En d’autres termes, aucune forme ne peut être à l’origine des formes parce que toute forme passe. Si c’était le cas, il n’y aurait rien, le « truc » serait mort-né. Heidegger: « Pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas plutôt rien? »

        « L’athée tente de repousser les bornes de l’ignorance », c’est louable, mais en ne réalisant pas que son athéïsme est une croyance, il s’enfonce encore plus dedans (l’ignorance).

        Qu’on soit athée ou théïste, l’expérience transcendante est entièrement possible.

        J’ai des croyances. Tout le monde en a. Il faut le savoir. Parce que les faits viennent toujours les battre en brèche et il faut être prêt à voir une croyance s’ébrécher. J’aime les faits. Et un jour on découvre cette chose indéfinissable, délectable, tranquille, bien réelle et sans objet désignable qui s’appelle la foi. C’est un fait. Elle n’a besoin ni de religion, ni d’idéologie. La majeure partie des philosophes du XVIIIe siècle étaient déïstes.
        http://classiques.uqac.ca/classiques/hazard_paul/pensee_europe_au_18e_siecle/pensee_europe.html

        Ex.: Voltaire n’était pas athée. Il était déïste.

      • Normand dit :

        je n’ai pas une croyance aveugle dans le capitalisme, mais c’est le seul qui m’offre la liberté que souhaite. Il a des travers, mais il est le moins imparfait que je connaisse. Vous avez la tendance déplorable d’essayer de penser à notre place. Vous avez assez de votre raisonnement à soutenir sans avoir à penser pour les autres…

        • Sylvain Guillemette dit :

          Pourtant cher Normand, le capitalisme sombre tous les 30-40 ans. C’est nous qui pansons les plaies de ce système, et nous nous y faisons exploiter de plus.

          Il n’est vraiment pas parfait, non. Et il concentre les richesses chez une minorité, en plus de creuser le bassin de pauvreté. Sans parler des guerres…, et de l’environnement.

          C’est une ratée totale, désolé.

          • Normand dit :

            oui mais ton communisme sylvain a été une faillite en elle-même tour au long de son existence. Ce fut une série d’étalages vides, d’oppressions d’opinions et physiques. De manque total du respect élémentaire des libertés, tout ça au nom du collectivisme.

  4. jpland33 dit :

    Plusieurs courants de pensées mais une place pour tout le monde.

    http://www.youtube.com/watch?v=RXQNlsQGdsw&feature=player_embedded

  5. Sylvain Guillemette dit :

    Quant au commentaire de Loup, remplacez tous les termes définissant les féministes et cie, par des termes pointant du doigt des capitalistes, et tout tient encore la route!

    C’est bon pour pitou ou minou? C’est bon pour les deux, non?

    • Loup dit :

      C’est probablement bon pour tous les « ismes ».

      J’en ai trouvé une liste de plus de 1600 à *WordNavigator.com*. En anglais.

      On peut en trouver une liste toute aussi impressionnante sur Wiki (en français, cette fois).

      Bonne chasse. Je recommande le Spitz finlandais, un bon débusqueur – un peu toffe sur l’épaule, faut plier l’coude quand on le tient en laisse.

      Et je veux fouiller un peu plus le sens du « isme ». En anglais, c’est « ism ». Ou « is-m ». Sorte « d’êtreté » :-) Bon. Basta, toto (j’me parle).

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